ITW du mois

Aujourd'hui, nous vous présentons une interview réalisée par notre chroniqueuse Ankha Soune.


Je tiens à vous remercier de m'avoir accordé du temps, pour répondre à mes questions… 

 

Comment l'écriture est-elle apparue dans votre existence ?

Par le biais de la lecture d’une part et de l’envie de créer quelque chose d’autre part. J’étais une lectrice boulimique dans l’enfance et j’avais une vraie fascination pour les histoires et la création en général. Je me consacrais plutôt au dessin au départ, j’imaginais des petits livres illustrés aux pages agrafées à la main, parfois j’écrivais des petites histoires… C’est à 17 ans que j’ai choisi l’écriture pour de bon, à un moment où elle correspondait vraiment à une envie et où j’ai senti que c’était la manière de m’exprimer qui me correspondait le mieux. L’envie de créer a toujours été là, restait à trouver comment.

 

Pourquoi avoir choisi le fantastique ? Apporte-t-il quelque chose à votre vie quotidienne ?

C’est plutôt l’inverse, le quotidien qui nourrit le fantastique. Il n’y a pas vraiment eu de choix conscient : outre que j’ai une fascination de longue date pour tous ces thèmes-là, j’ai écrit mes première nouvelles fantastiques à une époque où j’en lisais beaucoup, par mimétisme, et je m’y suis trouvée à l’aise. J’aime l’aspect profondément psychologique du genre, mais aussi les ambiances et les images qu’il permet de créer, qui peuvent être aussi bien effrayantes que poétiques. Et puis il y a souvent un vertige que j’aime beaucoup et que je trouve aussi dans le polar en tant que lectrice, celui qui est lié à un mystère ou à la résolution d’une énigme. Je suis très attachée à la notion de logique interne dans le fantastique : les événements doivent se produire pour une raison ou trouver des échos très forts dans le monde réel ou chez les personnages.

 

Comment puisez-vous l'inspiration d'un futur texte ?

Tout dépend déjà du fait qu’il s’agisse d’une commande pour un thème précis, par exemple pour une anthologie, ou d’un texte né spontanément. Dans le premier cas, je cherche ce que m’inspire le thème et de quelle manière je peux y raccorder mes envies, mes idées, mon univers. De manière générale, je fonctionne par déclics qui sont assez aléatoires. Une chanson, un film, un détail aperçu dans la rue vont faire naître une image, une situation ou un personnage. D’autres déclics se produisent par la suite, jusqu’à ce qu’un fil conducteur finisse par se détacher. C’est un processus assez fragile et que je contrôle finalement assez peu, raison pour laquelle je n’écris pas beaucoup. Mais l’expérience m’a appris que les éléments finissent toujours pas s’emboîter d’eux-mêmes à l’approche d’une date limite. Il m’a fallu apprendre à faire confiance à ce processus qui est parfois inquiétant quand les idées tardent à venir et que je me suis engagée à rendre le texte à une date donnée.

 

D'où vous vient votre imagination ?

C’est simplement un regard un peu différent sur le monde, un peu plus ludique ou inquiet selon les cas, presque un prolongement de certains jeux d’enfant où l’on s’amuse à détourner le décor autour de nous, à imaginer qu’il s’y passe quelque chose d’inhabituel… Chez moi en tout cas, l’imagination part toujours d’un réel très concret.

 

Avez-vous un rite de travail lorsque vous écrivez ? Si oui, expliquez-nous votre rituel ?

Pas vraiment. Je crois que le rituel d’écriture tel qu’on le fantasme souvent est plus une légende qu’une réalité. Mon seul rituel est le café que je me prépare avant de me mettre devant mon ordinateur – rien de très banal. Plus que des rituels, j’ai des méthodes immuables. Prendre le temps de laisser l’idée se développer jusqu’au moment où je sais qu’elle est prête, et ne surtout pas chercher à commencer la rédaction avant ce stade, sinon le texte sera raté. Écrire d’une traite, relire ce que je viens de faire sur écran, puis sur papier pour avoir davantage de recul. Ce genre de petites choses. Pour le reste, j’écris simplement chez moi, à mon bureau, et je me bloque plusieurs journées pour écrire au lieu de traduire quand un texte est prêt à être rédigé (ce qui me prend infiniment moins de temps que le développement de l’idée qui, lui, peut s’étaler sur des mois pour une nouvelle).

 

A part Lisa Tuttle, avez-vous été influencé par d'autres auteurs ?

Je pense que d’une certaine manière, on est influencé par toutes ses lectures, les bonnes comme les mauvaises, qui nous apprennent ce qu’il faut éviter. Je manque de recul pour distinguer l’influence d’autres auteurs dans ce que je fais. Sans doute que des auteurs aussi variés que Stephen King, Carson McCullers, Poppy Z. Brite ou Lovecraft ont pu m’influencer d’une manière ou d’une autre, mais je l’ai sans doute été également par des dizaines d’autres auteurs dont le nom ne me vient pas spontanément lorsqu’on pose cette question. L’influence est quelque chose qui évolue avec le temps et se nourrit de milliers de petites choses au quotidien.

 

Quel est votre livre de prédilection ? Pourquoi ?

Plus j’avance en âge et plus je m’aperçois que ces questions n’ont pas de vraies réponses, car notre rapport aux livres (ou films, musiques, événements) qui nous ont marqués changent avec le temps. Je ne peux pas isoler un livre parmi tous ceux que j’ai lus. À onze ans, j’aurais répondu Le Seigneur des Anneaux qui a été mon plus gros choc de lecture ; à quatorze ans, Ubik de Philip K. Dick ; à seize ans, Ça de Stephen King alors que je lui préfère nettement Misery maintenant… Et je ne peux pas faire abstraction des nouvelles de Lisa Tuttle qui ont énormément influencé mon écriture à l’adolescence, raison pour laquelle j’ai voulu ensuite lui rendre hommage à travers le recueil Ainsi naissent les fantômes que j’ai rassemblé et traduit. À l’heure actuelle, je lis beaucoup moins qu’à l’adolescence et il n’y a pas un livre ou un auteur qui m’ait marqué nettement plus que les autres ces dernières années.

 

Le fait d'avoir vos ouvrages publiés a-t-il eu un impact sur votre quotidien ? Qu'est-ce qui a changé ?

Tout a changé, et rien n’a changé. C’était un vieux rêve qui se réalisait, ce qui est à double tranchant. J’ai la satisfaction d’avoir, jusqu’à présent, fait de ma vie ce que je voulais, que ce soit dans l’écriture ou la traduction. Mais le moment où l’on réalise un vieux rêve peut être assez brutal, car on s’aperçoit qu’on espérait que tout allait changer d’un coup de baguette magique. Or, le quotidien reste le même, la personne qu’on est aussi, avec ses failles, ses défauts, ses angoisses. Mais les retours des lecteurs, les rencontres que j’ai faites dans ce domaine, ont été et sont encore une très grande joie. Ce qui est nouveau, peut-être, c’est la pression que je peux me mettre par rapport à l’écriture : la peur de me répéter, de ne plus faire aussi bien, la peur que l’inspiration disparaisse. Il y a une insouciance, avant les premières publications, qu’on ne retrouve plus tout à fait ensuite.

 

Quelle fut votre réaction lorsque votre premier recueil de nouvelles a été publié ?

La parution elle-même n’a pas été un moment aussi marquant que celle de ma première nouvelle (« Le nœud cajun ») ou de mon premier livre (Trois pépins du fruit des morts), car il n’y avait pas ce côté « toute première foi ». Mais dans un contexte où on me répétait que la nouvelle ne se vendait pas et n’intéressait pas les lecteurs, c’était une étape importante pour moi que l’Oxymore me propose de préparer Serpentine. D’autant que j’aimais beaucoup leur travail et que le livre lui-même était un très bel objet. Chaque nouvelle parution est un événement d’une manière ou d’une autre. Dans le cas de Serpentine, j’ai plus été marquée par ce qui a suivi : les retours très enthousiastes dès sa parution, le bouche-à-oreille qui a suivi, le fait que le livre m’ait très tôt donné l’impression de vivre sa propre vie et de m’échapper totalement. Je n’aurais jamais imaginé à l’époque, par exemple, qu’il connaîtrait trois éditions, ni que je rencontrerais des classes de lycéens ayant étudié ces nouvelles.

 

Vous avez reçu plusieurs prix littéraires, cela a-t-il apporté un changement à vos écrits ?

Pas l’écriture elle-même, et heureusement, ce serait inquiétant que des prix aient une influence à ce niveau. Mais c’est évidemment un grand plaisir de recevoir un prix, surtout lorsqu’on débute. S’ils ont fait une différence, c’est peut-être en me donnant confiance en ce que je faisais. Les premiers prix reçus m’ont aussi donné l’impression de me conforter dans mes choix, celui du fantastique comme de la nouvelle, qui n’étaient pas toujours très bien compris au départ.

 

Quels sont vos futurs projets ?

Un quatrième recueil dès que j’aurai la matière, ce qui me prend toujours un peu de temps. Je viens aussi d’être contactée pour un projet en collaboration un peu particulier dont je ne peux pas encore parler, mais qui m’occuperait beaucoup si jamais il se concrétise. Et en 2016 devrait sortir un album du groupe de metal progressif Elvaron dont j’ai écrit les textes en anglais avec des contraintes narratives précises (les sept chansons devaient raconter une histoire). Ça a été une expérience d’écriture très enrichissante.

 

Des salons ou séances de dédicaces à venir ?

Je participerai aux Rencontres de l’Imaginaire de Sèvres le 28 novembre et je ferai sans doute un passage aux Utopiales de Nantes mais en tant que simple visiteuse cette année. Le 20 novembre, je participerai également à un événement à Nancy autour de Rebecca, le roman de Daphne du Maurier, et son adaptation par Alfred Hitchcock dont parlait une de mes dernières nouvelles, « La clé de Manderley ». Le groupe The Deep Ones dont je fais partie proposera un concert de lectures sur fond de semi-impro musicale. Je suis l’une des lectrices du groupe et je lis aussi bien mes propres textes que ceux d’autres auteurs.

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Si vous étiez une planète ?

Une planète, je ne sais pas. Mais je me contenterais bien d’être la lune.

Si vous étiez une époque ?

Celle dans laquelle je vis.

Si vous étiez un instrument de musique ?

Plutôt rock que classique. Peut-être une basse.

Si vous étiez un art ?

La musique, sans hésiter.

Si vous étiez une légende ?

Plutôt un mythe grec ou un conte d’Andersen.

Si vous étiez un peuple féerique ?

Je connais trop mal le domaine féerique pour pouvoir répondre à cette question.

Si vous étiez un personnage fantastique ?

Une sorcière sans doute. J’ai déjà mon corbeau/familier tatoué sur le bras.

Si vous étiez un de vos livres ?

Je les ai tous été à un moment ou un autre. Il y a une dizaine d’années, j’étais Serpentine. Actuellement je suis Le jardin des silences.


Je suis ravie d'avoir réalisé ma première interview pour le blog, surtout qu'il s'agit d'une auteure dont j'apprécie beaucoup les ouvrages.

Merci à Mélanie Fazi, ainsi qu'à Alouqua, sans qui cela n'aurait pas été possible.


Pour découvrir la page auteur de Mélanie Fazi : ICI

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